A lire les articles ici ou là, à entendre les différents points de vue contradictoires des uns ou des autres, certains pourraient être tentés de dire : « assez !
Modifions le code de procédure et le mode de sélection des juges d’instruction et refermons cette page malheureuse ! »
Un retour rapide sur les faits montre pourtant que nous sommes là en présence d’un cas d’école qui illustre parfaitement les symptômes principaux du mal profond qui ronge notre société.
Tout commence avec la croisade lancée, voilà une quinzaine d’années, contre la pédophilie et l’inceste avec la même unanimité et le même aveuglement qui avait conduit notre société à ignorer jusque-là ces dérèglements de la nature humaine en les occultant comme tous les sujets tabous.
Les pouvoirs publics, les médias et l’opinion publique dans sa grande majorité se sont engagés dans cette orientation nouvelle, avec la même constance aveugle qui les avait animés précédemment pour assurer l’objectif inverse.
Tous ceux qui sont naturellement investis du pouvoir de contrainte par la collectivité se sont ainsi sentis encouragés par ce qu’ils pouvaient considérer comme une investiture morale.
Victimes expiatoires de cette croisade purificatrice, parmi bien d’autres, les innocents d’Outreau et leurs proches, n’ont trouvé pour la même raison pendant plusieurs années ni appui des médias ni pitié de l’opinion. Du moins, aucune voix audible ne s’est élevée pour se joindre aux plaintes des innocents sacrifiés.
Il a fallu la consécration officielle et donc courageuse de leur innocence par le procureur lui-même, bien après les aveux des calomniateurs, pour que la dynamique « unanimiste », un instant perturbée, se mette en branle en sens inverse.
Désireuse de dégager sa responsabilité collective, la société cherche à l’évidence un bouc émissaire.
L’analyse superficielle et rapide conduit ainsi à mettre en cause les magistrats concernés et, au-delà, l’organisation et le fonctionnement de la justice.
Le Parlement, tout courant politique confondu, oubliant sa responsabilité pour les règles actuellement en vigueur, s’est constitué, par commission interposée, en tribunal pour les juges mis en cause. En réaction, le corps judiciaire se réfugie derrière le principe de séparation des pouvoirs pour défendre l’impunité traditionnelle de ses membres.
En fait, nous sommes tous responsables et les citoyens les premiers, détenteurs du pouvoir souverain, et à ce titre trop rarement mis en cause, bien que trop souvent enclins à suivre le courant médiatique sans beaucoup de sens critique.
Les dérèglements graves de nos sociétés, depuis les idéologies totalitaires du XXème siècle jusqu’aux abus quotidiens de la technocratie et de la bureaucratie prennent en effet leurs racines dans l’homme et accessoirement dans l’organisation de la société dont ils se dotent. L’évolution de la société exigeant donc un appel constant à la responsabilité individuelle et la mise en adéquation régulière des mécanismes de compensation.
Notre pays vit d’expédients depuis de nombreuses années, réformette après réformette, sans cohérence et sans ligne directrice, et il est toujours possible de procéder à quelques remodelages de notre organisation judiciaire et de refermer le dossier jusqu’à la prochaine alerte.
Mais rien ne changera réellement tant que nous n’aurons pas remis sur le chantier les fondamentaux sur lesquels repose l’ordonnancement de notre société.
Les clauses de notre contrat social sont-elles encore adaptées au nouveau contexte politique, économique et social et à la mondialisation ?
Les gouvernants sont-ils suffisamment courageux et pédagogues pour que le corps électoral soit en mesure de comprendre les vrais enjeux de notre avenir et d’accepter les choix difficiles ?
Les mandats politiques doivent-ils être confiés à des professionnels à vie dont la survie politique constitue bien normalement le critère de choix prioritaire ?
Les contrepouvoirs qui sont mis en place pour limiter le pouvoir exécutif, l’autorité judiciaire, les services de police, et, plus généralement, les différents services administratifs ou industriels et commerciaux dotés du pouvoir de décider des autorisations ou de fournir des prestations sont-ils réellement efficaces ?
En fait, il faut s’interroger encore au-delà car les institutions quelles qu’elles soient sont conçues et mises en œuvre par des hommes. Doit être recherché en permanence le juste équilibre entre la tendance identitaire de l’individu, qui doit le conduire à la responsabilité et à la prise de conscience personnelles, et son besoin d’intégration au sein du groupe, nécessaire pour l’intérêt général. A défaut, la soumission aveugle aux orientations du groupe, avec l’abdication corrélative du jugement critique et de la responsabilité personnelle, aura obligatoirement les effets illustrés par l’expérience de Stanley Milgram (1) et par les méfaits beaucoup plus graves et dramatiques des idéologies totalitaires du XXème siècle.
Pour ceux qui nous disent que l’on parle trop du fiasco d’Outreau, il me semble donc nécessaire d’objecter qu’on en parle trop superficiellement …. Car on peut discerner à l’évidence dans cette affaire, à travers les effets de conformisme de notre société, la résurgence de ce qu’Arthur Koestler, avant que l’anesthésie des trente glorieuses ne produise ses effets, avait qualifié de « courant paranoïaque inhérent à la condition humaine…» susceptible de parvenir à terme, si l’on n’y prend garde, à anéantir l’homme ….
François-Xavier DONNADIEU
Président du Cercle ARAMIS
Haut fonctionnaire
(1) Expérience qui illustre le comportement irresponsable des individus dès lors qu’ils se croient légitimés par l’autorité du groupe.


1 commentaire à “Les leçons d’Outreau : trop ou trop peu ?”